Banale grippe le 3 mars, quarantaine généralisée le 14: histoire belge d’une pandémie.

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Rapidement, au fil du premier trimestre 2020, la presse scientifique a insisté sur l’imminence puis l’importance d’une nouvelle menace virale. La vitesse à laquelle les autorités belges ont réagi à la propagation du SARS-CoV-2 est l’objet de débats. Et le sera longtemps encore. Retour sur cette chronologie.

Au début de la crise et comme s’est récemment justifiée Maggie De Block (Open VLD) dans Het Laatste Nieuws , les scientifiques ont-ils vraiment avec unanimité déploré « une simple grippe » et « tout le monde » a-t-il « fait une erreur » ? Le principe de précaution a-t-il été sacrifié sur l’autel d’autres considérations, économiques et politiques par exemple ?

Pour contextualiser les décisions et non-décisions qui se sont succédé depuis le début de l’année, Le Soir s’est inspiré d’un travail du sociologue français Pascal Marichalar sur laviedesidees.fr afin de retracer la (courte) histoire belge de cette pandémie et la confronter à ce que l’on savait alors – ou ne savait pas – de ce virus à travers la lecture de la revue Science (fondée par Thomas Edison, elle est lue par un million de personnes, dont vraisemblablement des spécialistes belges de la santé, NDLR), du site StatNews (spécialisé en santé, il a été lancé en 2015) et des communiqués de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Janvier

Même si les premiers malades sont repérés à Wuhan fin 2019, leurs plaintes sont entendues hors Chine aux premiers jours de janvier lorsque Helen Branswell notamment, rédactrice chez StatNews – « aujourd’hui reconnue comme la meilleure journaliste scientifique au monde sur ce sujet », nous précise Pascal Marichalar –, rapporte dans un tweet que de nombreux cas d’une « mystérieuse pneumonie » virale ont été détectés en Chine et qu’elle « n’aime pas ça ».

Le lendemain 3 janvier, la revue The Lancet évoque à son tour ce mal lié à la fréquentation d’un marché de fruits de mer. Il ne s’agit alors que d’alertes confidentielles mais elles ne cessent de s’étoffer et le 24 janvier, citant The Lancet, StatNews évoque la possibilité que certaines personnes contaminées soient exemptes de symptômes – ce qui ne pourrait que compliquer la détection puis la défection du virus. Le surlendemain déjà, interrogés par Helen Branswell, des experts doutent de la possibilité de contenir SARS-CoV-2 et mettent en garde contre une propagation rapide et mondiale. « Malgré les efforts énormes et admirables qui sont faits en Chine comme ailleurs dans le monde, nous devons nous préparer à ce qu’il ne soit pas possible de contenir cette épidémie », avertit Neil Ferguson, de l’Imperial College à Londres. Bien qu’aucun cas n’ait encore été décelé en Belgique, ce n’est vraisemblablement qu’un répit, prévient la ministre fédérale de la Santé Maggie De Block sur VTM. Les hôpitaux sont préparés, les médecins ont été prévenus, « nous avons pris toutes nos précautions », assure-t-elle. Mais des mesures ne sont pas nécessaires dans les aéroports.

«  Il n’y a pas de raison qu’il n’y ait pas de cas en Belgique, on se demande plutôt quand ça va arriver  », confirme sur la RTBF Marius Gilbert, responsable du service d’épidémiologie de l’ULB.

Le 30 janvier, alors que le virus s’est installé dans 18 pays et a officiellement tué 170 personnes en Chine, l’OMS qualifie – avec retard selon certains observateurs, fait remarquer Science – le virus d’« urgence sanitaire mondiale », sans pour autant envisager une limitation des voyages et des commerces internationaux. Ce qui n’empêche pas plusieurs compagnies (British Airways et Lufthansa notamment), comme le relève Le Soir ce même jour, de suspendre leurs vols vers la Chine. En Belgique, d’où partent chaque année plus de 300.000 personnes vers l’empire du Milieu, aucune recommandation officielle n’est émise, les activités se poursuivent à Brussels Airport, mais, par précaution, la température des voyageurs provenant de Chine est contrôlée à l’embarquement.

Du 1 au 15 Février

Alors qu’un Belge rapatrié de Wuhan a, quelques heures plus tôt, été détecté positif et placé en quarantaine, la revue Science se demande le 5 février si le nouveau virus pourra être maîtrisé ou au contraire, s’il annonce une pandémie. Une des questions cruciales est de savoir si les patients asymptomatiques sont contagieux. Marc Lipsitch, épidémiologiste à Harvard, penche pour une rapide et virulente propagation : « Je serais très surpris si dans les deux ou trois semaines à venir, il n’y avait pas (…) des centaines de cas dans plusieurs pays sur plusieurs continents. »

De fait, le 11 février, Science avertit qu’il est difficile de savoir avec quelle rapidité le virus se propage puisqu’en Chine, les indispensables tests de dépistage viennent déjà à manquer ou ne sont pas assez performants. Un épidémiologiste qui revient de mission est cité : « Ils sont débordés. (…) Les tests à Hubei se concentrent sur les gens dont l’état nécessite des soins médicaux, des dizaines de milliers de cas moins sévères n’ont donc pas été décelés. » Avec des patients asymptomatiques et des dépistages limités, il est donc difficile de dresser un état des lieux.

« La situation en Belgique et en Europe est sous contrôle », rassure deux jours plus tard Maggie De Block à la Chambre. Il n’y a qu’un cas connu dans notre pays. Un site d’information spécifique a été créé, rappelle-t-elle. Et un comité scientifique mis en place.

Au même moment, les ministres européens de la Santé se réunissent et décident de passer commande de masques en grande quantité – commande qui ne sera effective qu’une dizaine de jours plus tard. Il n’est pas encore question de fermer les frontières extérieures de l’espace Schengen – cette décision n’interviendra que le 17 mars.

Du 16 au 29 février

Le 21 février, la veille des congés du carnaval, le site web de Brussels Airport compare le virus à une grippe et précise que « le SPF Santé publique considère actuellement qu’il n’y a pas de risque pour notre pays et qu’aucune mesure spécifique supplémentaire n’est requise. »

Aucune restriction, donc, aux grandes transhumances de février. Le même jour, se tient un Conseil des ministres électronique, mais si celui-ci approuve par exemple «  la nomination du CA du bureau de normalisation  », le compte-rendu ne fait état d’aucune décision liée à cette soif de conquête que le virus ne cherche même plus à dissimuler. En Italie par exemple, onze communes, soit une population d’environ 50.000 personnes, sont mises sous cloche. Dans la foulée, nos collègues de La Dernière Heure publient le témoignage inquiétant d’une infirmière belge qui, revenant de Venise, affirme avoir pu immédiatement reprendre son travail pour les hôpitaux bruxellois.

Le mal mériterait pourtant plus d’égards : dans son édition du 25 février, Science titre : Le coronavirus semble inarrêtable. Que devrait faire le monde maintenant ? L’article cite des experts pour qui la première leçon apprise de la Chine est que « la vitesse (de réaction) est essentielle ». Ne pas fermer les entreprises et les écoles, ne pas interdire les rassemblements, « ça revient à dire, au fond, bon, on laisse ce virus se propager », lâche Christopher Dye, épidémiologiste à Oxford. Même si l’OMS n’a pas encore osé le mot pandémie, l’essentiel est de diminuer la vitesse de propagation, d’éviter une surchauffe des hôpitaux, d’infléchir la courbe. « Si j’avais le choix entre attraper le virus maintenant ou dans six mois, je choisirais sans hésiter dans six mois », insiste Marc Lipsitch, épidémiologiste à Harvard.

Mais chez nous, le sang-froid reste de mise : « Quand on compare avec une grippe hivernale et le nombre de patients âgés qui sont généralement hospitalisés, la situation est identique », rassure Maggie De Block dans Le Soir. Puis, estimant qu’il ne faut pas faire davantage de tests de dépistage : « On a un labo de référence et des labos de deuxième ligne auxquels on n’a pas encore dû faire appel. Il y a des endroits dans le monde où la capacité des laboratoires est moins importante. En Afrique, par exemple. » Le 28 février, la ministre reproche à certains médecins de jouer les Cassandre : « Nog een dramaqueen », ironise-t-elle sur Twitter.

Les organisateurs de Batibouw, eux, ne dramatisent pas : le 29 février, alors que les Suisses viennent d’interdire tout rassemblement de plus de 1.000 personnes et que le gouvernement français prohibe les foules de plus de 5.000 personnes, le salon de la construction et de la rénovation ouvre jusqu’au 8 mars ses portes à 187.000 visiteurs. On ne sait si cet événement a été un foyer de contagion mais il est acquis, selon le gouvernement français, que le rassemblement évangélique qui a réuni plus de 2.000 personnes à Mulhouse du 17 au 22 février a été le « point de bascule » de la propagation de l’épidémie en France.

Mars

Le dimanche 1er mars en fin de matinée, Mme De Block et des universitaires tiennent une conférence de presse : une Anversoise de 39 ans qui a séjourné en France « présente des symptômes modérés mais est en bonne santé ». L’Agence flamande de la santé s’efforce de retracer le parcours de cette patiente afin d’identifier les personnes avec lesquelles elle a été en contact. Parallèlement, on apprend qu’une Espagnole qui est passée par la Belgique souffre d’une double pneumonie et a été testée positive tandis qu’un Luxembourgeois ayant transité par l’aéroport de Charleroi à son retour d’Italie a lui aussi été diagnostiqué Covid-19. En réaction, la Belgique entre dans la phase 2 de son plan de gestion des risques, annonce la Première ministre Sophie Wilmès. Cela signifie que les personnes infectées sont prises en charge et que leurs relations sont contactées, éventuellement testées. Les voyageurs revenant de Lombardie, d’Emilie-Romagne et de Vénétie doivent « être attentifs pendant 14 jours à leur état de santé » même si, relativisent les autorités, «  le risque que quelqu’un soit contaminé reste faible  ». Aucune contrainte n’est alors prévue. Sauf à Woluwe-Saint-Lambert où le bourgmestre décrète que toute personne revenant d’une zone à risque devra se maintenir à l’écart des lieux publics pendant deux semaines. «  C’est une mesure disproportionnée  », réagit Maggie De Block.

Le lundi 2 mars, alors que le Centre européen des infections et maladies accentue sa pression sur le signal d’alarme, la revue Science relaye le rapport d’une mission conjointe de l’OMS et de chercheurs chinois, dont la principale conclusion est que « les mesures agressives de la Chine ont ralenti (la propagation du) le virus ». Ces mesures sont pour l’essentiel une détection aussi précoce que possible des malades, des mises en quarantaine draconiennes et une surveillance électronique de masse. Lorsque les tests manquent, quelques minutes devant un scanner permettent de mettre en évidence les opacités pulmonaires qui, le plus souvent, trahissent la présence de la maladie. Toutefois, est-il nuancé, cette énergique réponse chinoise n’est pas réplicable telle quelle dans les autres pays, les exemples de Hong Kong et Singapour seraient de meilleures car plus démocratiques sources d’inspiration. A l’égard des pays qui connaissent déjà des cas de contamination, l’OMS recommande notamment de faire prendre conscience au public que cette maladie n’a rien de bénin et de planifier des mesures plus fortes.

C’est justement à ce moment, qui marque en Belgique la sortie des congés de carnaval, que six Belges revenant d’Italie sont diagnostiqués Covid-19. Dans les jours qui suivent et pour longtemps encore, c’est l’inflation : un total de 34 cas détectés le 4 mars, 109 le 6 mars, 200 le 8 mars… Comme l’ont relevé depuis des chercheurs de la KU Leuven, il ne fait plus de doute que le virus n’a plus su où donner de la tête durant ces congés de détente.

Notre pays met en place un comité de concertation interministériel, il est prévu qu’il se réunisse au moins une fois par semaine. Et bien que le virus ait déjà à ce moment mortellement frappé plus de 3.000 fois dans le monde – dont 55 fois en Europe –, le ton reste rassurant  : « Notre capacité en termes de tests est plus que suffisante », répond Maggie De Block aux parlementaires qui la pressent de questions le 3 mars.

On sait ce qu’il en est advenu. Puis, un de ses collaborateurs, extrapolant il est vrai des chiffres chinois qui sont aujourd’hui remis en cause : « Dans le pire des scénarios, et toutes proportions gardées, nous pourrions nous attendre à 13.000 diagnostics positifs dans neuf semaines, dont 2.000 à 3.000 personnes devraient être hospitalisées. Cinq pour cent de cas critiques signifie qu’environ 700 personnes seraient prises en charge par une unité de soins intensifs. Nous nous situons dans le même ordre de grandeur qu’une grosse épidémie de grippe. » Pour rappel, cinq semaines plus tard à peine, plus de 6.000 personnes seront sur un lit d’hôpital.

Néanmoins, ajoute Mme De Block, « Je m’attends à une évolution analogue à celle observée dans les autres pays, avec une croissance exponentielle au début, suivie d’un développement conforme à la courbe connue ». Le lendemain, sur le plateau de la RTBF, la ministre de la Santé s’oppose à la fermeture des écoles comme cela a été fait en Italie – « Pas pour le moment, nous ne sommes pas encore dans la même situation » – et à l’annulation des grands événements tels que Batibouw (toujours en cours) ou la Foire de livre qui, dès le lendemain, accueillera 60.000 amoureux des mots sur le site de Tour & Taxis.

Présent au même débat, le virologue Marc Wathelet n’est pas, c’est le moins qu’on puisse écrire, du même avis puisqu’il plaide pour une annulation de ces deux événements aussi vite que possible, « car le temps est essentiel ». Un message qu’il réitérera quelques jours plus tard dans une lettre ouverte publiée par La Libre Belgique, courrier au fil duquel il déplore le manque de réactivité des autorités, met en doute les chiffres de l’OMS, réclame la généralisation du port du masque et l’interdiction des grands rassemblements.

Des mesures que ne fait pas encore siennes le gouvernement fédéral le 9 mars en annonçant l’entrée en « phase 2 renforcée » : obligation de respecter la distanciation sanitaire, annulation des rassemblements de plus de 1.000 personnes en milieu clos (mesure qui doit être adoptée par les gouverneurs de province et les bourgmestres) et limitation, voire suppression des visites en maisons de repos (avec des régimes différents selon les Régions). Le bilan est alors de 500 décès en Europe, dont 97 en Italie sur les 24 dernières heures.

Il faudra attendre quelques jours encore – près de six semaines après que l’OMS a crié à l’urgence sanitaire mondiale – pour que les mesures se fassent progressivement plus énergiques et contraignantes, l’enjeu n’est alors plus d’empêcher que le feu de forêt se transforme en incendie mais d’éviter le débordement des services de secours et de limiter, autant que possible, le nombre de victimes : suspension des vols vers l’Italie (ils avaient déjà été rationnés fin février), déclaration d’une pandémie par l’OMS, instauration d’une quarantaine par la Ville de Knokke, fermeture progressive des écoles et des commerces en Belgique les 14 puis 18 mars. Mais il est tard : inexorablement, le virus sabote et détruit des vies, 21 décès sont officiellement enregistrés le 18 mars tandis que, silencieusement, le sort de centaines d’autres Belges est déjà scellé.

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