Emmanuel André: «En étant préparés, on aurait peut-être pu éviter le lockdown»

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Avec des masques, des tests, des médecins inspecteurs en suffisance, la Belgique aurait pu gérer l’épidémie autrement. Emmanuel André, désormais Monsieur Traçage, préfère regarder devant lui. Et mettre en place toutes les mesures qui permettent de gérer le risque de chaque étape du déconfinement.

ENTRETIEN

Deux semaines qu’Emmanuel André a troqué son micro de porte-parole interfédéral francophone de la lutte contre le Covid pour une casquette de coordinateur du dispositif de traçage. Une fonction de crise chronophage pour une autre fonction de crise qui l’est tout autant, voire davantage. En cumul avec un temps quasi plein au sein du Groupe d’experts en charge du déconfinement (GEES). Des contrats à durée indéterminée, le médecin microbiologiste de l’UZ Leuven estimant que les solutions qui sont en train d’être mises en place ont vocation à durer.

On est partis pour un an, dites-vous… C’est le temps qu’il faudra pour mettre au point un vaccin ?

Je n’ai pas de date de fin. Mais il y a des raisons de penser que, d’ici un an, on y verra plus clair. L’été, on espère que ce sera plus calme, même si la société est rouverte : il faudra observer l’impact des mesures ; l’hiver, le nombre de cas suspects d’infections Covid va augmenter, vu toutes les pathologies respiratoires ; au printemps prochain, on commencera peut-être à avoir des vaccins. La notion d’urgence demeure mais on doit donc préparer des stratégies à un an, élaborer des solutions qui durent. On ne peut pas se tromper trois fois, on doit prendre les bonnes décisions au bon moment.

Ne pas se tromper trois fois ?

On s’est trompés il y a dix ans. Si on avait voulu être mieux préparés, c’était il y a dix ans qu’il fallait le faire. On a commencé cette épidémie avec les outils dont on disposait : les masques qu’on avait, les tests qu’on avait, le nombre de médecins inspecteurs qu’on avait… Autant de facteurs limitants que nous avons dû compenser par un lockdown. Si tout avait été en place dès le début, si on avait eu assez de tests, de masques, on n’aurait peut-être pas dû imposer de lockdown… Mais, pour passer cette période extrêmement difficile, on a dû faire avec ce qu’on avait.

Ces dix dernières années, vous et vos collègues aviez alerté sur la nécessité de se préparer à ce type d’épidémie ?

Je suis un peu trop jeune : il y a dix ans, je n’étais pas dans une situation professionnelle qui me permettait de dire ça. Mais tout le monde sait qu’il y avait un plan Pandémie dans notre pays, que les recommandations de l’OMS pour se préparer préexistaient.

On a davantage perdu de temps dans l’impréparation que dans la gestion de crise ?

Si on avait voulu être plus efficace, il fallait l’être dans la préparation.

Les experts, dont vous êtes, sont des acteurs très visibles dans la gestion de la crise. C’est une bonne idée ?

Il est important de porter une analyse la plus transparente possible… avec tous les doutes. Un scientifique peut aussi avoir des hésitations et même se tromper, cela fait partie intrinsèque de la démarche scientifique. Ces dernières semaines, on a un peu mélangé, à un certain moment, le rôle du politique et celui du scientifique. Il est important de retourner à une séparation des rôles. Le monde politique est élu par les citoyens, qui lui confient la responsabilité de prendre des décisions, par nature, complexes. Le rôle du scientifique, c’est l’analyse et l’avis. Et c’est très bien qu’il ait un rôle plus important. J’aimerais d’ailleurs voir d’autres disciplines intervenir dans le débat : les sciences sociales, la santé mentale manquent parfois pour l’instant.

Quand le CNS décide d’ouvrir les commerces le 11 mai, alors que le GEES suggérait le 18, vous vous dites que c’est très bien que les politiques prennent leurs responsabilités ?

En tout cas, c’est une décision politique. Les choix politiques sont basés sur des avis, mais il faut qu’ils puissent aussi tenir compte d’autres impératifs dans la société. Le GEES a proposé une stratégie de déconfinement qui a été interprétée puis adaptée sur base d’autres réalités. Je ne me suis jamais attendu à ce qu’on fasse un copier/coller.

Vous ne leur avez pas dit « vous êtes fous de vouloir rouvrir autant, aussi vite » ?

Mon message a toujours été : si vous voulez prendre plus de risques, c’est un droit ; la seule chose que je demande, c’est d’investir dans la prévention pour contrôler ce risque. Le niveau de risque doit être proportionnel aux moyens qu’on met en place pour contrôler ce risque. Parce que le risque, il est là. On peut bien sûr décider de ne rien faire, de rester en lockdown, et alors ça ne demande aucun investissement. Mais si on rouvre la société, il faut compenser.

Les visites privées de quatre personnes, dès dimanche, c’est une demande des politiques, une recommandation des experts ?

Plus on augmente le nombre de contacts, plus on augmente les risques. Mais il y a aussi un risque de déconnecter de la réalité les règles, qui viennent du politique, et les avis, qui viennent des experts. Tout le monde sait qu’on est passés à travers des semaines extrêmement difficiles, les gens ont fait énormément d’efforts. Aujourd’hui, tout le monde voit que la courbe diminue, l’économie repart… Il faut que ces signaux positifs puissent se refléter, aussi, dans la vie quotidienne de chacun. C’est un exercice très difficile. Des décisions catégoriques, ça marchait au moment de l’énorme vague mais, aujourd’hui, on est dans des choix beaucoup plus fins. Au sein du GEES comme dans la société, il y a des gens qui sont plus inquiets. Et de l’optimisme, il y en a rarement dans cette crise.

Vous faites partie des inquiets ?

J’ai toujours fait partie des inquiets, mais je compense par l’action. On peut maîtriser ses inquiétudes si on met en place des mesures compensatoires suffisantes.

Les visites privées, c’est pour retrouver l’adhésion des citoyens ?

Aujourd’hui, pour qu’on puisse demander aux gens qu’ils nous fassent confiance, il faut continuer à être transparents. Il faut en permanence repenser les avis et recommandations qu’on donne. La situation de l’épidémie évolue, la société aussi et elle fait ses choix. Tout n’est pas décidé dans un centre de commandes qui serait le GEES. Cette décision-là a été prise par le monde politique, sensible à toute une série de signaux. Au sein du GEES aussi, on en avait perçu. Et, entre politiques et experts, on discute. Là, on a réfléchi à comment rouvrir la sphère privée. En sachant que c’est plus facile de mettre des points rouges dans un magasin que de gérer la vie privée des gens. Nous pensons que c’est possible, sinon on aurait émis un non catégorique. Mais on sait qu’il y a un intervalle de confiance autour des mesures, que certaines peuvent impliquer des dérapages, que tout le monde ne va pas les respecter de la même manière.

Pourquoi quatre contacts ?

Chaque mesure a son catalogue d’interprétations, on a donné un ordre de grandeur. Moi j’essaie surtout d’expliquer aux gens quels sont les principes qui se cachent là derrière, qu’ils comprennent la raison plutôt que les chiffres. Sachant que la complexité des familles et des besoins en termes de soutien sont tellement différents. Je crois beaucoup en la responsabilité et la compréhension de chacun et puis on verra.

Prochaine pression : les vacances…

Cela va dépendre d’énormément de facteurs : la situation dans laquelle on sera, la situation dans laquelle seront les pays où on veut aller, les décisions politiques de réouverture. Tout le monde sait qu’il faut être très prudent dans la programmation de ses vacances, ce n’est pas un bon plan de prévoir un grand voyage cet été. Dans les prochaines semaines, on devrait avoir une vision plus claire. Je n’aime pas donner de deadline ni de réponse catégorique. Mais, clairement, se retrouver dans des sites touristiques, où les gens sont empaquetés les uns sur les autres, en provenance de quinze pays différents, ce n’est pas une situation dans laquelle on a envie d’envoyer nos citoyens. Quand on voit ce qui s’est passé pendant les vacances de Carnaval, où tout le monde est revenu en même temps d’une zone où le virus circulait fortement… Les risques sont très importants. On ne peut pas faire semblant qu’on n’a pas appris la leçon.

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