Christophe, l’émoi bleu

L’auteur d’«Aline» et des «Mots bleus» est mort jeudi, à 74 ans. Sa carrière de «beau bizarre» décadentiste et obsessionnel égrène tubes rutilants et chansons hantées le hissant, entre Gainsbourg et Bashung, au sommet du panthéon pop français.

C’était l’homme du confinement absolu, mais l’ennemi tout aussi absolu de la distanciation sociale. Capable de rester cloîtré des nuits entières en quête d’un son que lui seul entendrait une fois l’ouvrage terminé, Christophe avait aussi fait de son appartement-studio-musée-salle de poker du boulevard du Montparnasse le lieu de passage le mieux fréquenté d’un tout-Paris nyctalope qui l’avait élu maire adjoint aux mondanités délicieuses. Les restaurants ouverts à pas d’heure (un débiteur à bidoche des Halles, un japonais de Montmartre etc.) lui gardaient toujours une table au cas où, des donzelles charmantes passaient lui lire des chapitres de Tendre est la nuit dont son hypermétropie le privait, disait-il – la bonne excuse !

Des musiciens de toutes époques et obédiences allaient et venaient également, en alternance avec des journalistes en quête d’une anecdote non encore déflorée du septuagénaire plus jeune que la plupart d’entre eux. Et lorsqu’il ne répondait pas aux textos, dans une syntaxe en cut-up à la ponctuation hasardeuse, synchrone avec son débit parlé, c’est sans doute qu’il croisait sur un voilier au large de Tanger, s’était claquemuré dans sa carapace de celluloïd pour mater 1/2 de Fellini en copie cinéma pour la huit millionième fois et demi, ou qu’il dormait parce qu’il était 14 h 30.

Phénix des variétés

Christophe était un mythe français accessible, un phénix des variétés donné mille fois cramé et sans cesse réinventé, un Astérix novö résistant à tout, aux modes comme à la ringardise, accessoirement le seul type capable de jouer aux boules avec Carlos à Saint-Tropez et de taper un duo avec Alan Vega, la voix de Suicide, dans la même journée. Mais, inlassablement, lorsqu’on lui posait la question, Christophe se présentait comme un bluesman. Son Delta : Juvisy-sur-Orge, banlieue sud-est, la Seine pour Mississippi. A la tombée de la guerre, le 13 octobre 1945, Daniel Bevilacqua voit le jour dans une famille italienne originaire du Frioul. L’arrière-grand-père Bevilacqua a débarqué à Juvisy avec des gars du pays à la fin du XIXe siècle pour y faire prospérer son entreprise de maçonnerie-fumisterie.

Le père de Daniel et de deux autres garçons, Gérard et Yves, donne quant à lui dans l’installation de chauffage central et tient un magasin d’électroménager, et sa femme fait chaque jour le trajet vers les beaux quartiers pour y exercer ses talents de couturière dans les grandes maisons de l’avenue Montaigne et du faubourg Saint-Honoré. La musique de la machine à coudre, ce beat frénétique qui crée de la beauté, fascine l’enfant distrait à l’école – il lâchera l’affaire en seconde –, tout comme le chant de l’ouvrière qui l’accompagne. La grand-mère blanchisseuse, rue Montmartre, chante aussi, et cette voix mêlée aux tambours des lessiveuses constitue lors des visites un autre objet de curiosité auditive pour l’acousticien en herbe qui ne cessera toute sa vie de tester des combinaisons accidentelles entre l’humain et les machines. Le son plus rude et coupant des guitares et l’accroche pour le blues, Robert Johnson et John Lee Hooker en messagers du diable, seront son autre obsession, mais pas tout de suite.

Trinité filles-rock-bagnoles

A 12 ans, il est envoyé en pension à Montlhéry (Essonne), et son seul lien avec le monde est un poste à galène en ondes moyennes à travers lequel lui parviennent des radios du Maghreb, avec le Coran hypnotique qui le berce chaque soir et lui donnera le goût des mélodies qui voltigent, peut-être celui d’un Orient fantasmé où il cherchera plusieurs décennies après sa ressource. Le rock le happe à la sortie, quand il profite du divorce de ses parents pour tailler sa route, souvent à fond la caisse, à tombeau ouvert dès qu’un volant lui passe dans les mains.

Le choix de Christophe naîtra de cette médaille du saint patron des voyageurs, offerte par sa grand-mère, qu’on aimante sur les tableaux de bord pour prémunir des accidents. Elle ne fera pas toujours effet. La trinité filles-rock-bagnoles, on peut en rigoler aujourd’hui, mais à la fin des années 50 il s’agit quasiment d’un programme universitaire pour ceux qui ont choisi de griller les feux et les étapes. La Fureur de vivre, même reconstituée à Juvisy, ça fait plus rêver que les chaînes de Billancourt à fabriquer les bolides des autres.

Avec la guitare de son frère Gérard et un pote plus aguerri qui s’époumone dans un harmonica et lui a fait découvrir le blues, Daniel s’exerce à cet art brut entre une virée en Simca et une séance de cinéma au Ciné Vogue de Juvisy ou au Calypso de Vitry. Avec son premier groupe, Danny Baby et les Hooligans, c’est également là qu’il essuiera les plâtres, à l’époque où les orchestres amateurs jouaient entre les films, le sien tentant de reproduire les hits américains de Presley et Cochran dans un yaourt – un Yop, dira-t-il plus tard, donnant ses lettres de noblesse à l’exercice – pas très frais. Daniel rêve aussi d’être acteur, mais au retour du service militaire il se métamorphose en Christophe et tente sa chance en solo sur la Côte d’Azur, où transitent l’été tous les musiciens amateurs et les premiers nababs de l’industrie musicale, puis à Paris.

Sa maîtrise du blues et du rock est certes rudimentaire, mais le garçon chante juste et clair, et dans le flot des ambitieux sa petite dégaine de marlou taciturne, 1 m 65 de nervosité romantique, ne tarde pas à taper dans l’œil des maquignons du disque. Son premier EP sort ainsi sous le label Golf Drouot, créé pour figer dans la cire les plus prometteurs parmi les candidats du tremplin de la rue Drouot, et c’est Eddie Barclay qui distribue. Mais Reviens Sophie fait un flop, avant qu’un autre prénom féminin ne devienne en 65 l’un des plus distribués dans les maternités.

Avec sa traînée de violon et ses chœurs en intro, son allure de supplique cadencée pour faire tourner et pleurer à la fois, Aline est le slow qui déchire, celui qui lui collera aux basques toute sa vie sans que jamais il ne s’en plaigne. «C’est toujours ma chanson préférée car je lui dois tout le reste», avait-il l’habitude de dire, alors qu’elle aurait pu tout aussi bien le laisser sur le sable comme Pascal Danel, son grand rival chez Disc’Az, englouti sous les Neiges du Kilimandjaro. Les sixties défilent d’ailleurs en pointillé pour Christophe, et hormis un autre tube (les Marionnettes), il ne fait pas beaucoup d’étincelles chez les yéyés, écrasé par plus virils (Hallyday, Mitchell qui se fout de sa gueule dans Et s’il n’en reste qu’un), plus marrants (Dutronc, Ferrer ou Antoine) et plus flamboyant (Polnareff).

Sa vie privée va plus vite que sa carrière, il file un amour à toute blinde avec Michèle Torr, qu’il abandonne enceinte de leur fils, Romain, né en 1967. Il se fait choper à 200 km /h sur les Champs-Elysées en Lamborghini, et malgré la suspension de permis il projette de devenir pilote automobile professionnel. Au lieu de ça, en 1968, il intègre le cirque Alexis Grüss, glissant vers la fin de la décennie sur un toboggan sans fin de choix absurdes, au bout duquel il est miraculeusement réceptionné par l’homme qui va changer sa trajectoire, Francis Dreyfus.

Fondateur des éditions Labrador et du tout jeune label Motors, il embauche le créateur d’Aline qu’il aidera à transformer en alien de la pop française grand style. Dreyfus le colle d’abord sur la musique d’un Lautner étrange, la Route de Salina (1970), avec Mimsy Farmer et Robert Walker Jr, et le résultat est prodigieux, irisé de clavecins et de chœurs de vestales, où Christophe se révèle (en anglais) comme un petit marquis baroque dont il ne manque plus qu’à bâtir le royaume et écrire le récit. Après plusieurs essais et quelques réussites (la Petite fille du 3e, Oh ! Mon amour, Goodbye, je reviendrai) c’est Jean-Michel Jarre, un musicien lettré de l’écurie Dreyfus, parolier à ses heures, qui trouve la bonne hauteur et la langue majestueuse pour faire de Christophe un sérieux concurrent frenchy au glam anglais des Bowie et Roxy Music. L’androgynie vocale du chanteur et l’audace du compositeur-metteur en son – «Je fais du son, pas des chansons» sera désormais son mantra – transforment les albums en films sonores stupéfiants, avec Jarre en scénariste buñuelien.

Les pianos volent

Les Paradis perdus (1973) et les Mots bleus (1974) ne sont pas pour autant des chefs-d’œuvre maudits, mais des juke-box emballés dans la soie par les arrangements de Karl-Heinz Schäfer et Dominique Perrier, avec les studios Ferber comme atelier d’illusions sonores et de transfiguration du rock’n’roll en art décadent pour ce Des Esseintes symphonique qu’est devenu Christophe. Sous la plume de Jarre, avec les neuf minutes épiques du Dernier des Bevilacqua il se fanfaronne en paria rital et flambeur et c’est beau comme du Dino Risi, quand pendant l’été 74 dans les transistors, il semble qu’il sera six heures au clocher de l’église jusqu’à la fin des temps.

A l’Olympia, les pianos volent comme par magie grâce à Dominique Webb, et hormis Polnareff personne ici n’oserait lui disputer un challenge d’altitude. Il redescendra tout de même un peu après le départ de Jarre, avec le réussi mais inaperçu Samouraï (1976, Boris Bergman à la Remington), chantera la Dolce vita à contretemps l’année du punk, et s’accommodera brillamment à l’asphalte sur le Beau Bizarre (1978, Bob Decout en tandem). Sans doute son disque le plus en liaison avec son horloge interne et sa nature profonde de macadam cow-boy, et dont le titre deviendra son surnom, décliné en «Labo bizarre» pour ses admirateurs ou «Nabot bizarre» pour les ignares.

Les années 80 sont plus problématiques, démarrées avec Pas vu, pas pris, bon disque rock, presque bashungien période Gaby, façonné avec son beau-frère Alain Kan (Christophe a épousé sa sœur Véronique, mère de sa fille Lucie), mais c’est la réédition d’Aline en 45 tours, ressortie des sables opportunément, qui cartonne en radio cette année-là. Kan disparaîtra sans plus jamais donner de nouvelles dix ans plus tard, en 1990, à une époque où Christophe est lui-même devenu un fantôme, dont le dernier succès (fou) date de 1983.

Fâché avec Dreyfus, enfermé dans son propre labyrinthe obsessionnel, à effacer les millions de pistes qu’il a enregistrées la veille, Christophe atterrit finalement chez Sony, pour un album, Bevilacqua, à la tonalité rétrofuturiste selon sa propre acception, c’est-à-dire rock’n’roll en hoquets électroniques, avec Alan Vega pour modèle (l’inverse est réciproque) et comme invité (Rencontre à l’as Vega). Commercialement, l’album marche au diesel, mais il permet à Christophe de mesurer sa cote d’amour auprès d’une presse spécialisée qui ne le lâchera plus, même s’il faudra encore attendre cinq ans avant le grandiose Comm’si la terre penchait (2001), avec cette fois un succès comptable à la clé (100 000 unités) et un retour triomphal à l’Olympia, dans une mise en scène de Dominique Gonzalez-Foerster qui éblouit encore la rétine des chanceux qui la vécurent.

Le démesuré Aimer ce que nous sommes (2008) coûtera le prix d’un building, et malgré son statut de démiurge chez les esthètes et sa veine au poker, Christophe devient un objet de luxe pour son label, Universal, qui peine à trouver un retour sur investissement. Pascal Nègre, à l’époque, lui suggère fermement d’enregistrer un album de duos avec ses anciens tubes, mais le vieux Mohican n’acceptera que si Bowie, Thom Yorke et Björk lui donnent la réplique. Le projet, forcément mort-né, rejaillira l’an dernier avec les deux volumes de Christophe etc. et un casting plus modeste (Obispo, Mitchell, Arno, Daho, Doré, Armanet…), tous triturés des heures entières face au silence du boulevard du Montparnasse.

Avant cet exercice obligé, Christophe avait retrouvé Jean-Michel Jarre au soir d’un certain 13 novembre 2015, où coupés du massacre en cours les deux avaient écrit le troublant les Vestiges du chaos, titre qui baptisera son ultime grand œuvre, publié en 2016. Venu au piano sur le tard, l’objet encombrant désormais son salon parmi les vestiges chaotiques de sa vie de collectionneur maboule, Christophe se produisait à l’année en version intime (synthés-piano-voix), alternant avec des plus grandes formations, et devait encore reprendre la formule fin avril. Les dates ayant été reportées au mois de septembre, elles auront donc lieu finalement au paradis. Pas perdues pour tout le monde.

© Christophe Conte – Il y a 5 heures – msn.com

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